Nous arrivons à Pointe-à-Pitre en fin d’après-midi. Après avoir récupéré notre véhicule nous prenons la direction de notre hôtel (Salako) qui jouxte le PC de course, lui-même installé dans l’hôtel voisin. Cette proximité bienvenue se révèlera décisive au quotidien. Nous disposerons immédiatement des facilités mises à disposition des médias par l’organisation : communication, réservations des vedettes, assistance météo, conférences de presse… tout est à portée de main. Sur place notre première démarche est de récupérer nos précieuses accréditations, ces sésames indispensables pour avoir accès aux pontons officiels et aux vedettes qui accompagnent au large de la Darse de Pointe-à-Pitre l’arrivée des concurrents. À notre grande surprise, le PC n’est pas opérationnel. Les premiers bateaux sont attendus le 8 ou le 9 novembre et nous ne sommes que le 5. Nous récupérons toutefois chacun un bracelet bleu, le second bracelet (le jaune, le plus important) nous sera confié à même le ponton, le matin de la première arrivée, nous dit-on. Récupérer une accréditation en pleine cohue et sur le site même de l’arrivée ?… Bizarre ! Nous restons dubitatifs mais nous nous résignons à prendre cette promesse pour argent comptant. Que faire d’autre ? Nous décidons toutefois d’anticiper et de partir en reconnaissance sur la Darse. Nous sommes parmi les premiers journalistes à être arrivés. Les premiers concurrents n’étant attendus que dans deux jours, rien ne presse… Pani problem ! comme le disent les locaux.
Sur les quais de la Darse, c’est jour de marché. Un sujet très photogénique. Comme nous souhaitons agrémenter le volet sportif de notre reportage par une carte postale de l’île, nous nous immergeons dans la foule avec l’idée d’en tirer quelques beaux portraits sur fond de tissus et de poissons multicolores. Mais ce n’est pas si simple. Autour de nous déambulent de nombreux touristes en mal d’inspiration, bardés de camescopes et d’appareils photo. Les autochtones en ont visiblement ras-le-bol de jouer aux modèles et malgré des « approches en douceur », certains nous apostrophent avec agressivité. Même nos tentatives pour photographier les stands sans leur propriétaire soulèvent quelques hostilités. Dans ce contexte difficile, Stéphanie tente de faire face à une situation déstabilisante. Elle découvre toute la difficulté de ramener des images sur lesquelles elle comptait beaucoup et qui pouvaient sembler faciles à réaliser au départ. Nous ne désarmons pas, nous tentons de nouer des contacts avec les pêcheurs en remisant à plus tard la prise de vue. Il semble que cette approche soit plus appréciée, et certains acceptent notre démarche contre une bière ou deux et beaucoup de diplomatie. Dès le départ, Bruno a préféré partir seul. Il veut éviter d’être en groupe pour aborder les gens de façon plus cool. Stratégie payante. Après le marché, nous découvrons une probante galerie de portraits sur l’écran de son boîtier. Le soir venu, à la table de notre premier repas local et après un premier editing encourageant, nous tentons d’analyser la situation.
Bruno donne sa vision des choses : « Lorsque vous sollicitez une personne pour la photographier, elle doit sentir que vous maîtrisez votre sujet et que ça va aller vite, mais avant tout que vous êtes passionné par ce que vous faites et que vous désirez réaliser un beau portrait. Et s’il y a barrière des langues, cela doit pouvoir se traduire par un regard, une attitude ou un sourire ».
Puis la conversation rebondit : « Une personne vous demande de l’argent pour être prise en photo, doit-on payer ? Si on considère que c’est une somme modique et que cette personne semble très pauvre, pourquoi pas ? Mais alors que penser quand, dans un pays étranger, cela tourne au racket agressif dès que vous sortez votre appareil ? Pour un professionnel, tout devient plus compliqué : s’il veut réaliser des portraits, va-t-il devoir payer pour travailler ? Et quand vous demandez respectueusement à un individu de le prendre en photo et qu’il vous demande 50 $ (on parle d’expérience…), se moque-t-il de vous ? Peut-être pas, car si la veille quelqu’un a accepté de payer cette somme, rien ne lui indique qu’une photo ne vaut finalement pas ce prix-là. Et si tous les jours des groupes de touristes visitaient votre quartier et s’arrêtait devant votre maison pour vous photographier, suffirait-il qu’ils vous demandent poliment de poser pour que vous acceptiez ? »
Vaste débat et autant de questions qui ne trouveront pas forcément de réponse devant notre tartare de poisson.